DERENNE Sophie
L’art exprime-t-il le progrès ?
Si la notion de progrès est pour le moins déjà sujette à caution dans le monde sportif de la performance (et une performance se mesure : le cent mètres se court plus vite aujourd’hui que jamais), c’est dire si dans le monde des valeurs artistiques cette même notion paraît assez exotique, sinon totalement déplacée. Qui peut soutenir que Picasso est en progrès par rapport à Giotto, que la peinture abstraite marque une avancée sur la peinture figurative, que la musique de Mozart est dépassée ? Ainsi l’art exprime-t-il le progrès ? C’est ce que nous tenterons d’expliquer en 3 parties. D’abord, nous aborderons de la particularité de l’art. Ensuite nous traiterons de son évolution et enfin nous parlerons de l’art et du risque.
Picasso est-il supérieur à Rembrandt, Proust à Cervantes, Beethoven à Mozart ? A vrai dire, de telles questions ont-elles un sens ? Peut-on comparer deux peintres, deux romanciers, deux musiciens ? Même si il est facile d’évaluer les performances de deux machine à laver (c’est le principe même des tests comparatifs), il est plus difficile et certainement déplacé de mettre deux artistes en compétition pour déterminer lequel est le plus grand, le meilleur. De ce fait, seul des objets peuvent se comparer. Mais ces comparaisons de performance sont bancales voir même fausses. En effet, les perchistes d’aujourd’hui sautent plus haut que leurs prédécesseurs, mais les perches ne sont plus les mêmes (la fibre de verre à remplacé le bambou). Ces comparaisons ne sont donc pas pertinentes. Pour sa part, Caillois n’hésitait pas à écrire : « Il n’y a pas de progrès dans les arts et c’est ce qui permet aux chefs-d’œuvre de rester admirables. Dans les sciences, au contraire, le progrès est incessant. […] Dans les arts, rien n’est assuré de valoir mieux pour venir après. » (Vocabulaire esthétique 1946). Même le Grand Dictionnaire universel du 19ème siècle de Pierre Larousse, tout en affirmant que « tous les progrès sont solidaires », doit reconnaître que ceux-ci ne marchant pas du même pas : « de toutes les branches de l’activité humaine, celles qui paraissent être les plus réfractaires au progrès sont les lettres, la poésie et les arts » (Article « progrès »).
« Réfractaire au progrès » ne veut pas dire « imperméables » au progrès, totalement à l’écart des autres progrès. De fait, les arts ont une histoire balisée par des innovations (Virgina Woolf et Marcel Proust renouvellent le « roman psychologique »), et par des techniques (le vers libre, à la fin du 19ème siècle, libère de l’alexandrin). Cette perception d’une évolution fait que, comme dans les sciences, les artistes modernes profitent des acquis, des découvertes antérieures. La France, à la fin du 17ème siècle, a vu naître la « querelle des Anciens et des Modernes ». Cette querelle était au centre de toute els discussions, il s’agissait de savoir si » le siècle de Louis XIV » valait « le siècle d’Auguste », si les auteurs modernes valaient ceux de l’antiquité latine. Admettre la supériorité des modernes c’est admettre que même dans le domaine de la littérature, il y a progrès. Les « Modernes » (dont Charles Perrault) finirent pas l’emporter. Ainsi le véritable enjeu de cette querelle, est l’idée de progrès qui implique la rupture avec la chaîne des siècles, la supériorité des temps modernes sur les temps anciens.
En art aussi, il y a progrès. L’art gothique succède à l’art roman qui l’a rendu possible. Eiffel peut ériger la tour que l’on connaît parce qu’il appartient au siècle du fer, et qu’en architecture le fer remplace les matériaux traditionnels « nobles » (le marbre et le bois). Et que dire des arts nés, eux, de la technique moderne, comme la photographie ou le « septième art », le cinéma, cet « art industriel » selon les mots de Malraux ?
Il y a progrès dans certains arts, mais ce progrès reste invisible, peu signalé, et même contesté par les esthèles de l’art éternel qui ne voient rien au dessus de Sophocle, Shakespeare, Raphaël, Moazrt ou la cathédrale de Reims. La principale raison de ce déni de progrès se trouve dans cette vérité d’évidence : le progrès dans les arts est sans risque, sans aucune retombé pratique effective, sans effets graves. En art, les innovations ne risquent guère de faire des « trous » dans la couche d’ozone ou de provoquer des marées noires. Les inventions les plus révolutionnaires : la découverte de la perspective en peinture, l’invention du monologue et son perfectionnement, se soldent par un « risque zéro ». On voit bien pourquoi les progrès en art relèvent « de la quantité négligeable » et sont souvent niés : ce qui n’entraîne aucun effet, et donc n’est d’aucun risque. Ce qui ne veut pas dire, évidemment que l’artiste qui innove lui, ne risque rien. Mais cela découle d’une autre question. A l’inverse, on voit bien l’intérêt que présente « le cas des arts » dans la hiérarchie des différents progrès : le progrès le plus évident, le plus universel, est celui qui génère les risques les plus grands.
Tags : Art_progres
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