Parfois, les regrets viennent avant
L’endroit semble démesuré à la mesure de l’impossible. Ici j’habite le néant et le néant m’habite. Tout cela n’est pas réel. Il ne peut l’être…
Bonjour. Je me présente : Helena Carter, 37 ans. Je vis seule en appartement, dans une petite ville provinciale dont le nom ne vous dira rien. Je ne suis en France que depuis quatre ans, ma vieille mère m’ayant convaincue de rester auprès d’elle pour ses dernières années. Aaah, celle là et sa vilaine langue ! Toujours les mots pour vous faire faire le mauvais choix… Mais ma vie importe peu. Non, seul l’Evènement est important. Souvent on parle d’évènement pour annoncer le départ en retraite d’un ami ou bien le mariage de sa sœur. Eh bien, ce cas-ci fait exception à la règle. L’Evènement est déjà passé, mais contrairement à un anniversaire, il n’a pas la moindre chance de se reproduire.
14 mars 1996. Ce matin là, je m’en souviens très bien, il faisait gris. Pas un gris sombre, pesant et lourd de menaces, mais un gris plutôt tirant vers le blanc, couleur aluminium. Le genre de temps qui, s’il ne vous donne pas le cafard, remplit votre boîte crânienne avec du vide sidéral. Fort heureusement, je n’entrais pas dans ces cas de figure. J’étais parfaitement réveillée et d’excellente humeur. Ce qui d’ailleurs était étrange, puisque je me rendais chez ma pauvre mère. Mais je n’y pensais pas. S’attarder sur un détail aussi insignifiant n’aurait fait que ternir la merveilleuse journée qui s’annonçait. Je roulais, tout sourire. Quelques rayons de soleil filtraient entre les nuages. Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur. Les hérissons adoraient venir se faire écraser sur cette petite route, et je fus étonnée de n’en voir apparaître aucun. Je sifflai quelques notes en mémoire de ces mignonnes créatures.
Je conduisais sereinement, tournant parfois la tête afin d’observer les bouleaux déplumés sur le bord de la route. Ma mère m’avait appelée la veille, l’air bouleversée. Elle disait vouloir que je me rende chez elle au plus vite. J’étais consternée que ce fût à moi d’aller la voir mais elle avait certifié que c’était d’une importance vitale. Ainsi, consciente que c’était sans doute l’un de ses derniers souhaits, j’avais consenti sans broncher.
Je commençai à regretter d’avoir accepté. Seule la fatigue avait pu me faire flancher, c’étais désormais une certitude. Un voile maussade passa sur mes traits. Je poussai un grognement et enchaînai avec un long soupir. L’ennui, qui d’habitude ne m’accostait qu’à mon arrivée à la résidence maternelle, venait me plomber dans ma propre voiture ? Et puis quoi encore ?! CLAC ! Je sursautai. La voiture dévia un peu de sa trajectoire. D’une pression sur l’accélérateur, je stabilisai le véhicule. Un vif mouvement du poignet me remit dans le droit chemin. Je soufflai un coup, et me penchant, ramassai le portable qui avait glissé de ma poche. Je le fourrai dans mon autre poche, en imaginant que celle-ci aurait plus de chance que la précédente.
Je n’étais plus désormais qu’à une vingtaine de minutes de ma destination. Le bouquet de chrysanthèmes sur le siège du passager me narguait depuis quelques temps. Ma mère appréciait les cadeaux.
« J’espère que c’est la bonne cette fois », dis-je en m’adressant aux fleurs blanches.
Les frêles bouleaux avaient laissé place à de grandes forêts de sapins vert-de-grisés. Une légère brise se leva, ballotant les cimes de gauche à droite. Ennuyées, quelques corneilles quittèrent leur refuge.
Un chatouillis contre ma cuisse. Je jurai. Mon portable tentait de s’échapper à nouveau. La main gauche sur le volant, je me mis à tâtonner prudemment. Dehors, le vent soufflait. Rien à faire, l’appareil était introuvable. Je relevai brusquement la tête. Un violent éclair m’aveugla. Mes paupières se fermèrent un instant. Puis je lançai mon bras en avant afin de me protéger. La lumière diffuse emplissait tout l’espace. Très vite, je me rendis compte que toute résistance était inutile. L’agresseur m’enveloppait totalement. Transperçant mes vêtements, touchant chaque parcelle de ma peau. Fissuré, mon corps craquait dangereusement. Des larmes perlaient au bord de mes yeux lorsque le rayon disparut brusquement. J’entrouvris les doigts. Ce que je vis à cet instant précis restera à jamais gravé dans ma mémoire.
La scène revêtait tous les caractères du funeste et du malsain :
Le ciel s’était scindé en deux. En haut, l’obscurité la plus totale. Un noir morne, envahissant. Cela coulait tel un flot de pétrole se déversant dans des eaux pures. Le rideau calciné tombait en lambeaux et infligeait la pire décadence à son inverse. Une lumière vive et pénétrante. Celle-là même qui venait de m’éblouir. De cette pureté extrême, se détachait un homme sur un vélo. Son corps entier ainsi que le deux-roues étaient peints en noir. Le rayonnement l’entourait d’un halo céleste. L’homme pédalait à toute vitesse. Cette apparition donnait l’image d’un cavalier de l’Apocalypse chevauchant vers l’un de ses obscurs desseins.
Pendant ce temps, les sapins accomplissaient une danse folle. Leurs troncs se déhanchaient et leurs cous se tordaient en tout sens. Les géants d’épines bougeaient à un rythme implacable, évoquant la transe d’un shaman africain. Le vent, quant à lui, récitait un chant atroce. Ses sifflements étaient insupportables.
Je contemplai la scène. Encore et encore. Puis l’espace d’un instant, tout s’arrêta. Il n’y avait plus de route. Il n’y avait plus de cycliste. Seuls mon corps et mon esprit. Je ne voyais plus. Je n’entendais plus. Mais je pouvais toujours sentir. Mon cœur. Il battait au ralenti. A un rythme incroyablement bas. Plus bas que le tic-tac d’une horloge. Plus bas encore que des gouttes d’eau s’écoulant d’un robinet. Ces pulsations étreignaient ma poitrine. Non sans raideur. Avec force et agressivité. Chaque battement me déchirait les côtes. Je faiblissais. Peu à peu, je sentais que je me vidais. Mes organes liquéfiés coulaient le long de mon bassin, se déversant lentement jusqu’à mes pieds. Une sueur glacée dans mon dos. J’eus un frisson.
Enfin les sens me revinrent. D’abord ces hurlements dans ma tête. Je déglutis avec peine et ouvris les yeux. Tout s’accéléra. La véracité de la scène m’apparut d’un coup. J’avais un pied sur l’accélérateur et fonçais droit sur la barrière de sécurité. A ma gauche, la créature (car ce n’était pas un homme) avait augmenté l’allure. Je voyais sa petite tête pointue, penchée en avant comme pour gagner de la vitesse. Rien à faire, je n’arrivais pas à retirer mon pied. Il était comme soudé à la pédale. J’étais pétrifiée. Mes lèvres serrées, reproduisaient une parodie de sourire. A la place des joues, deux plaques chauffées à blanc. Mon nez se tordait. Des billes de verre sur de la cire chaude en guise d’yeux. Un léger tic nerveux crispait mes traits, comble de l’horreur.
La créature avait ses yeux dans les miens et j’avais les miens dans les siens. Elle me possédait. J’étais sa proie et elle le savait.
Ma mère m’avais toujours dit : « Parfois, les regrets viennent avant. » Et je me rendis compte à quel point ces mots prenaient tout leur sens. Car, dès l’arrivée de la Chose, je savais comment cette histoire finirait. En gagnant du terrain, la créature ne faisait que me rappeler qu’il n’y avait qu’une fin possible.
Les roues tournaient à une vitesse inconcevable. Il n’était plus possible de discerner l’engin du corps de la créature, si bien que le tout semblait glisser à la manière d’un requin courroucé. Dans une ultime accélération, le bourreau fondit sur moi.
Je pouvais entendre le crissement des chaînes.
Elle se rapprochait.
Son souffle maintenant. Je levai les yeux. Un haut-le-cœur me prit. J’eus à peine le temps d’apercevoir le faciès de ma mère que la voiture fit une embardée. Mes cris se perdirent dans le vacarme de l’accident. Le véhicule défonça la barrière de sécurité et plongea la tête la première dans le ravin.
Tout autour, les chrysanthèmes dansaient, et moi je planais, planais…
Pour des raisons obscures, ma dernière pensée fût « J’ai faim. »
Un goût nauséeux me remonta dans la gorge.
Je déversai mon petit déjeuner sur la banquette.
Le choc n’en fût pas vraiment un, en vérité.
Je sais juste que je me suis retrouvée ici. Comme si le monde avait basculé, m’expédiant illico-presto dans le firmament obscur. Mais je m’y suis accommodée. La seule difficulté avait été de s’habituer à la solitude des lieux.
Je parle souvent au silence. Il me répond à sa manière mais n’apporte jamais de réponse à mes questions. La seule chose qu’il sait bien faire, c’est compatir. Mais rien que pour cela, il reste mon interlocuteur préféré.
Il m’arrive d’éprouver l’envie de parler avec quelqu’un de physique. Son sexe m’importe peu, du moment qu’il peut chasser la noirceur qui est en moi. Je ne le veux ni trop petit, ni trop grand. Aimable, bavard. Intelligent et drôle, complexe et changeant. En effet, cela s’avèrerait bien utile dans un environnement comme celui-ci. Cette présence fictive est peu à peu devenue comme une sorte de mythe. Sa seule pensée suffit presque à me faire oublier le vide qui m’entoure.
Je passe le plus clair de mon temps à broyer du noir. Faisant des aller venues rapides ou courant comme une dératée. Maugréant, maudissant le sort de m’avoir laissée tomber dans ce trou sans fond et sans forme. Je me pince souvent quatre fois de suite afin de me persuader que je ne suis pas devenue l’un de ces spectres dont parlent les romans d’épouvante.
Le sol est mou et dur en même temps. L’endroit semble démesuré à la mesure de l’impossible. Ici j’habite le néant et le néant m’habite. Tout cela n’est pas réel. Il ne peut l’être…
Outre ce sentiment d’inconsistance, la joie m’étreint parfois. Lorsque les voix se font entendre. Je les écoute toutes, prêtant une oreille attentive au moindre changement de rythme, à la moindre intonation. La voix appartient à celui qui doit venir me rejoindre, j’en suis persuadée. Je pense à lui continuellement. Sans doute a-t-il réceptionné mon message mental et s’apprête-t-il à descendre ici bas.
Ses mots sont une sorte de code que je dois déchiffrer. «Où en est la pression artérielle ? » Ces quelques difficultés ne me font que plus le convoiter. « Change la perfusion s’il te plaît. »
Parfois, son ton se fait plus tragique :
« Est-ce que tu te souviens de son visage ce jour là ? » « Oui. Elle devait passer chez moi le lendemain. Mais elle n’était pas là… » « C’est le soir que j’ai appris ce qui c’était passé. »
Une lumière transparente fait son apparition. Tombant du haut et descendant progressivement. Elle absorbe les ténèbres. Et elle m’absorbe…
Tout devient blanc.
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