extraits 

 Pluie d'été, M. Duras

[...] la mère avait en elle des désirs comme ça, d'abandonner. D'abandonner les enfants qu'elle avait faits, De quitter les hommes qu'elle avait aimés. De partir des pays qu'elle habitait. De laisser? De s'en aller . De se perdre. Et qu'elle, elle ne le savait pas, ils le savaient aussi.


Ça avait l'ai de rien. Et pourtant ça se retenait pour toujours. Les mots autant que l'histoire. La voix autant que les mots.


La mère avait décelé le désespoir chez Ernesto sans le chercher pour ainsi dire, en le découvrant devant elle un soir, alors qu'il la regardait de ce regard toujours déchiré, quelquefois vide.

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Les brothers et les sisters, quand ils étaient tout petits, Ernesto leur disait : Si vous traversez l'autoroute, même une fois, la mère, elle me tuera.

Jamais ils ne l'avaient traversée en réalité.

Cette année-ci, cette année de Jeanne et Ernesto, quand leur douleur s'apaisait un peu de voir s'éloigner leurs aînés adorés, chaque jour, pendant quelques mois, ils avaient continué à aller voir par là, du côté de cette autoroute, toujours de ce mêmecôté calme, celui qu'ils habitaient. Vitry-sur-Seine.

Mais les plus grands, ceux qui les surveillaient après jeanne et Ernesto, eux, ils commençaient déjà à regarder cette autre ville de l'autre côté de la Seine où ils n'étaient jamais allées dont ils ignoraient même le nom.


Et puis, un jour, cet été-là, les brothers et les sisters avaient abandonné l'autoroute. Le grand trou vide de leur enfance, cette plage de ciment noir, un jour, tous les enfants de Vitry les avaient quittés. Parce que la peur de cette autoroute interdite avait trop duré et qu'elle ne s'était jamais confirmée, que tous les enfants de Vitry attendaient __ dans le désespoir croyaient-ils, la destruction de la plage noire de leur enfance.


Maintenant c'était dans le haut des collines de Vitry, à partir des rues Berlioz et du Génie, de Bizet et d'offenbach, de Mozart, Shubert et Messager, dans la cour des immeubles, dans les sentes qui couraient entre les villas ou dans le broussailles des pentes de la vieille autoroute qu'ils retrouvaient l'aventure, le jeu de la peur, déjà lointain, de se perdre les uns les autres dans Vitry quand venait la nuit, ou dans Vitry éclairée et vidée par la chaleur, immobile, vidée de ses habitants, sortie tout droit des lectures du livre brûlé, de ces jardins des rois de Jérusalem où il ne faisait jamais nuit.

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Le parfum

A l'époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrières-cours puaient l'urine, les cages d'escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courte-pointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur du sang caillé. Les gens puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d'oignons, et leurs corps, dès qu'ils n'étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais.

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Emile Verhaeren

Les villes tentaculaires 1895

 

les toits semblent perdus
et les clochers et les pignons fondus,
par ces matins fuligineux et rouges,
où, feux à feux, des signaux bougent.

*                                                         *

*

Quelques huttes d' abord et quelques prêtres :
l' asile à tous, l' église et ses fenêtres
laissant filtrer la lumière du dogme sûr
et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.
Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;
croix des papes dont le monde s' empare ;
moines, abbés, barons, serfs et vilains ;
mitres d' orfroi, casques d' argent, vestes de lin ;
luttes d' instincts, loin des luttes de l' âme
entre voisins, pour l' orgueil vain d' une oriflamme ;
haines de sceptre à sceptre et monarques faillis
sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,
taillant le bloc de leur justice à coups de glaive
et la dressant et l' imposant : grossière et brève.
Puis, l' ébauche, lente à naître, de la cité :
forces qu' on veut dans le droit seul planter ;
ongles du peuple et mâchoires de rois ;
mufles crispés dans l' ombre et souterrains abois
vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;
tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;
textes de délivrance et de salut, debout
dans l' atmosphère énorme où la révolte bout ;
livres dont les pages, soudain intelligibles,
brûlent de vérité, comme jadis les bibles ;
hommes divins et clairs, tels des monuments d' or
d' où les événements sortent armés et forts ;
vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
et l' espoir fou, dans toutes les cervelles,
malgré les échafauds, malgré les incendies
et les têtes en sang au bout des poings brandies

*                                                         *

*

 

Elle a mille ans la ville,
la ville âpre et profonde ;

*                                                         *

*

  ô les siècles et les siècles sur elle !
Son âme, en ces matins hagards,
circule en chaque atome
de vapeur lourde et de voiles épars ;
son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
qui s' estompent dans le brouillard ;
son âme, errante, en chacune des ombres
qui traversent ses quartiers sombres,
avec une ardeur neuve au bout de leur pensée :
son âme formidable et convulsée :
son âme, où le passé ébauche
avec le présent net l' avenir encore gauche.

*                                                         *

*

 

Le rêve ! Il est plus haut que les fumées
qu' elle renvoie envenimées
autour d' elle, vers l' horizon ;
même dans la peur ou dans l' ennui,
il est là-bas, qui domine, les nuits,
pareil à ces buissons
d' étoiles d' or et de couronnes noires,
qui s' allument, le soir, évocatoires.

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Le Ventre de Paris, Zola


Chapitre I


Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait.

Balthazar, le cheval de madame François, une bête trop grasse, tenait la tête de la file. Il marchait, dormant à demi, dodelinant des oreilles, lorsque, à la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres bêtes vinrent donner de la tête contre le cul des voitures, et la file s’arrêta, avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des charretiers réveillés. Madame François, adossée à une planchette contre ses légumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur jetée à gauche par la petite lanterne carrée, qui n’éclairait guère qu’un des flancs luisants de Balthazar.

– Eh ! la mère, avançons ! cria un des hommes, qui s’était mis à genoux sur ses navets… C’est quelque cochon d’ivrogne.

Elle s’était penchée, elle avait aperçu, à droite, presque sous les pieds du cheval, une masse noire qui barrait la route.

– On n’écrase pas le monde, dit-elle, en sautant à terre.

C’était un homme vautré tout de son long, les bras étendus, tombé la face dans la poussière. Il paraissait d’une longueur extraordinaire, maigre comme une branche sèche ; le miracle était que Balthazar ne l’eût pas cassé en deux d’un coup de sabot. Madame François le crut mort ; elle s’accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu’elle était chaude.

– Eh ! l’homme ! dit-elle doucement.

Mais les charretiers s’impatientaient. Celui qui était agenouillé dans ses légumes reprit de sa voix enrouée :

Fouettez donc, la mère !… Il en a plein son sac, le sacré porc ! Poussez-moi ça dans le ruisseau !

Cependant, l’homme avait ouvert les yeux. Il regardait madame François d’un air effaré, sans bouger. Elle pensa qu’il devait être ivre, en effet.

– Il ne faut pas rester là, vous allez vous faire écraser, lui dit-elle… Où alliez-vous ?

– Je ne sais pas…, répondit-il d’une voix très basse.

Puis, avec effort, et le regard inquiet :

– J’allais à Paris, je suis tombé, je ne sais pas…

Elle le voyait mieux, et il était lamentable, avec son pantalon noir, sa redingote noire, tout effiloqués, montrant les sécheresses des os. Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les sourcils, découvrait deux grands yeux bruns, d’une singulière douceur, dans un visage dur et tourmenté. Madame François pensa qu’il était vraiment trop maigre pour avoir bu.

– Et où alliez-vous, dans Paris ? demanda-t-elle de nouveau.

Il ne répondit pas tout de suite ; cet interrogatoire le gênait. Il parut se consulter ; puis, en hésitant :

– Par là, du côté des Halles.

Il s’était mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de vouloir continuer son chemin. La maraîchère le vit qui s’appuyait en chancelant sur le brancard de la voiture.

– Vous êtes las ?

– Oui, bien las, murmura-t-il.

Alors, elle prit une voix brusque et comme mécontente. Elle le poussa, en disant :

– Allons, vite, montez dans ma voiture ! Vous nous faites perdre un temps, là !… Je vais aux Halles, je vous déballerai avec mes légumes.

Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le jeta sur les carottes et les navets, tout à fait fâchée, criant :

– A la fin, voulez-vous nous ficher la paix ! Vous m’embêtez, mon brave… Puisque je vous dis que je vais aux Halles ! Dormez, je vous réveillerai.

Elle remonta, s’adossa contre la planchette, assise de biais, tenant les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant, dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues les façades endormies. Les charretiers recommencèrent leur somme sous leurs limousines. Celui qui avait interpellé la maraîchère s’allongea, en grondant :

– Ah ! malheur ! s’il fallait ramasser les ivrognes !… Vous avez de la constance, vous, la mère !

Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tête basse. L’homme que madame François venait de recueillir, couché sur le ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui emplissaient le cul de la voiture ; sa face s’enfonçait au beau milieu des carottes, dont les bottes montaient et s’épanouissaient ; et, les bras élargis, exténué, embrassant la charge énorme des légumes, de peur d’être jeté à terre par un cahot, il regardait, devant lui, les deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se confondaient, tout là-haut, dans un pullulement d’autres lumières. A l’horizon, une grande fumée blanche flottait, mettait Paris dormant dans la buée lumineuse de toutes ces flammes.

– Je suis de Nanterre, je me nomme madame François, dit la maraîchère, au bout d’un instant. Depuis que j’ai perdu mon pauvre homme, je vais tous les matins aux Halles. C’est dur, allez !… Et vous ?

– Je me nomme Florent, je viens de loin…, répondit l’inconnu avec embarras. Je vous demande excuse ; je suis si fatigué que cela m’est pénible de parler.

Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lâchant un peu les guides sur l’échine de Balthazar, qui suivait son chemin en bête connaissant chaque pavé. Florent, les yeux sur l’immense lueur de Paris, songeait à cette histoire qu’il cachait. Échappé de Cayenne, où les journées de décembre l’avaient jeté, rôdant depuis deux ans dans la Guyane hollandaise, avec l’envie folle du retour et la peur de la police impériale, il avait enfin devant lui la chère grande ville, tant regrettée, tant désirée. Il s’y cacherait, il y vivrait de sa vie paisible d’autrefois. La police n’en saurait rien. D’ailleurs, il serait mort, là-bas. Et il se rappelait son arrivée au Havre, lorsqu’il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son mouchoir. Jusqu’à Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il lui restait à peine trente sous, il repartit à pied. Mais, à Vernon, il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fossé. Il avait dû montrer à un gendarme les papiers dont il s’était pourvu. Tout cela dansait dans sa tête. Il était venu de Vernon sans manger, avec des rages et des désespoirs brusques qui le poussaient à mâcher les feuilles des haies qu’il longeait ; et il continuait à marcher, pris de crampes et de douleurs, le ventre plié, la vue troublée, les pieds comme tirés, sans qu’il en eût conscience, par cette image de Paris, au loin, très loin, derrière l’horizon, qui l’appelait, qui l’attendait. Quand il arriva à Courbevoie, la nuit était très sombre. Paris, pareil à un pan de ciel étoilé tombé sur un coin de la terre noire, lui apparut sévère et comme fâché de son retour. Alors, il eut une faiblesse, il descendit la côte, les jambes cassées. En traversant le pont de Neuilly, il s’appuyait au parapet, il se penchait sur la Seine roulant des flots d’encre, entre les masses épaissies des rives ; un fanal rouge, sur l’eau, le suivait d’un œil saignant. Maintenant, il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut.


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